Intelligence artificielle et ingénierie numérique au service de la prévention du suicide

Chaque année, on recense en France près de 9.000 suicides. Une équipe d’IMT Atlantique, conduite par le professeur Philippe Lenca, en liaison étroite avec une équipe du CHRU de Brest, pilotée par le professeur Michel Walter, chef du pôle Psychiatrie, s’attache à mieux comprendre le phénomène et à tenter de l’endiguer, en utilisant les technologies de l'information et de la communication et l’intelligence artificielle, notamment la science des données et l’aide à la décision.

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Mieux comprendre les causes du suicide, en détecter les signes avant-coureurs - et aider à le prévenir : tel est le sujet sur lequel travaille depuis six ans Philippe Lenca, responsable du département LUSSI (1) à IMT Atlantique et spécialiste de l’aide à la décision et de la science des données. Des travaux en phase avec l’actualité : un numéro national d’appel unique, le 3114, destiné aux personnes ayant des idées suicidaires ou leur entourage, a été lancé le 1er octobre dernier. Le CHRU de Brest est l'un des trois CHRU retenus pour assurer l'écoute 24h/24 7j/7.
« En moyenne, on dénombre chaque année en France près de 9.000 suicides et plus de 200.000 tentatives, souligne Philippe Lenca. Cela cause plus de morts que les accidents de la route. Et pourtant, on en parle peu… » Les initiatives et les travaux de recherche sont nombreux, tant afin de mieux identifier les tendances suicidaires ou les prémisses d’un passage à l’acte que pour assurer un suivi des personnes en souffrance ou qui ont déjà réalisé un premier geste.

P. Lenca et prévention suicide
Philippe Lenca, responsable du département LUSSI

Philippe Lenca travaille en liaison étroite depuis 2014 avec un médecin psychiatre du CHRU de Brest, Sofian Berrouiguet, adepte de l’utilisation des technologies de l’information en médecine, et qui a été un de ses doctorants. Leur objectif : parvenir à une meilleure compréhension des mécanismes qui conduisent au suicide, améliorer le suivi des suicidants, et mieux former les soignants. Certaines addictions, les troubles dépressifs ou l’isolement social sont, certes, des facteurs de risque bien identifiés, tout comme l’insomnie ou les troubles des conduites alimentaires. Mais d’autres facteurs sont encore peu ou mal appréhendés, comme les phénomènes de contagion, en particulier dans le milieu familial. Le rôle de l’alcool et des addictions plus généralement est sous-estimé par nombre de soignants. Par ailleurs, la récidive est fréquente : le risque est très fortement accru après un premier geste suicidaire. « Le suicide est un phénomène très complexe, multi-factoriel (psychologique, social, biologique, culturel et environnemental), observe le chercheur. Il reste beaucoup à découvrir. »

Vers des outils automatisés d’aide au diagnostic

Peu à peu, IMT Atlantique, avec quatre enseignants-chercheurs (2), et le CHRU de Brest, avec trois médecins psychiatres et une psychologue (3), ont constitué une équipe de taille significative - et désormais reconnue - sur ces questions. Des étudiants d' IMT Atantique et internes du CHRU contribuent aussi à ces travaux au travers de projets de fin d’études. Différents outils permettant de suivre à des périodes précises et écouter des personnes suicidantes ont été développés : ils collectent des données sur les patients, notamment sur leur cadre de vie. L’analyse de ces données  permet de mieux comprendre certains facteurs, afin de développer des outils d’aide au diagnostic. «Mais cela reposera toujours sur le médecin, précise Philippe Lenca. En aucun cas le système ne prendra la main. »
Une des pistes de travail consisterait par exemple à détecter les « fake news » ou l’utilisation de vocabulaire non adapté qui circulent sur les réseaux sociaux et pourraient conduire certains à des gestes suicidaires, afin d’alerter les sites web en amont sur les risques qu’ils suscitent.
Une première expérience a été conduite sur le port de montres connectées par des patients, afin d’assurer leur suivi notamment leur qualité de sommeil, hors consultation. De quoi améliorer la prévention. Mais se posent alors des questions de protection de la vie privée. « Pour ce premier essai, l’échantillon n’était pas assez important. Mais nous allons relancer ces recherches », indique Philippe Lenca.

La santé mentale, enjeu sociétal

Plus largement, l’équipe qui associe IMT Atlantique et le CHRU brestois, planche sur une série d’applications de l’intelligence artificielle et de la science des données à la santé mentale. Deux projets ont ainsi été lancés. Un doctorat est en cours sur la détection précoce de la schizophrénie à partir de l’analyse du langage de personnes à risque. Certains éléments du discours, même mineurs (pauses, interjections…), peuvent permettre de comprendre l’état psychique des patients. Des dispositifs d'analyse automatique de la langue peuvent ainsi fournir une aide au diagnostic. Second projet, un questionnaire en ligne destiné aux soignants, afin d’étudier leurs représentations sociales du suicide. Il s’agit dans ce cas d’améliorer leur formation, en les aidant à mieux identifier des facteurs de risque suicidaire.
Après avoir longtemps fait figure de parent pauvre de la médecine en France, la santé mentale a été érigée en priorité nationale lors du dernier « Ségur » de la santé. La crise sanitaire, avec ses périodes de confinement, a d’ailleurs replacé ce sujet au cœur des préoccupations. « Il s’agit d’un enjeu sociétal énorme. Et l’école dispose d’une bonne carte à jouer en la matière », assure Philippe Lenca. D’autant qu’ IMT Atlantique est déjà très présente sur les questions de santé. Elle vient ainsi, toujours en lien avec le CHRU de Brest, de lancer une formation de médecin-ingénieur.

(1) Philippe Lenca est responsable du département LUSSI (Logique des Usages, Sciences Sociales et de l’Information) de l’école et membre de l’équipe Decide de l’UMR 6285 Lab-STICC.
(2) Romain Billot, Annabelle Boutet, Yannis Haralambous et Philippe Lenca.
(3) Sofian Berrouiguet, Christophe Lemey, Michel Walter et Céline Kopp-Bigault.

8.980 suicides par an, en moyenne
Entre 2014 et 2017, quelque 8.980 suicides ont été officiellement recensés chaque année en France, en moyenne, selon l’Inserm (*). Les dernières données disponibles, celles de 2017, font état de 8.355 suicides. Il s’agissait de la seconde année, après 2016, où ce chiffre était inférieur à 9.000. Jusqu’en 2011, la barre des 10.000 suicides par an était régulièrement dépassée. Encore ces chiffres sont-ils considérés par beaucoup comme sous-estimés…
(*) https://www.cepidc.inserm.fr/

Publié le 22.11.2021

par Fabienne MILLET-DEHILLERIN

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